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| Ethnicité et pauvreté: Population et vérités générales
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| Ludovic AGATHE
08/26/10 | Commentaires [0]
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| Le Dr Geetanjali Gill fait beaucoup parler d’elle ces temps-ci. La présentation des conclusions des recherches de cette anthropologue sur la pauvreté à Goodlands aura mis en lumière certaines vérités.
«L’étude a deux angles : l’un quantitative et l’autre, qualitatif», explique Ibrahim Koodoruth, sociologue. «Sur le plan qualitatif, toutes les ethnies sont concernées par la pauvreté. Sur le plan quantitatif, c’est sûr, il y a une relation entre pauvreté et ethnicité», poursuit-il.
L’auteure de l’étude elle-même a voulu jeter un regard moins statistique sur la question. «Traiter la pauvreté à Goodlands de façon quantitative, comme on le fait en général, n’aurait pas fait justice à l’étude. J’ai utilisé des instruments anthropologiques afin d’appliquer une méthode qualitative», souligne le Dr Gill.
Réalisé entre juillet 2002 et octobre 2003, cet exercice a pris la forme d’interviews et de discussions de groupe. Le traitement des données aura pris deux années supplémentaires, selon Geetanjali Gill.
«Il faut se demander si Goodlands est représentatif de Maurice. C’est un souci d’ordre méthodologique», fait ressortir Ibrahim Koodoruth. Effectivement, si cette étude de longue haleine a tenu compte de l’aspect qualitatif de la pauvreté, on peut remettre en question l’échantillonnage. Le Dr Gill dit, pour sa défense, qu’ayant lu les études faites dans d’autres régions et considérant la physionomie démographique de Goodlands, elle devait conclure que ce village est représentatif de l’île, en termes de groupes ethniques et de classes sociales.
Le Dr Gill considère que son travail n’est qu’un premier pas : «J’ai été interpellée en constatant, alors que j’entamais ma thèse de doctorat, que personne ne pouvait définir clairement ce qu’est la pauvreté à Maurice. Il n’y avait pas d’études faites dans ce sens. J’ai été honoree par l’attention que mon travail a reçue du gouvernement mauricien. Je n’ai fait que soulever la question. Maintenant, c’est au gouvernement d’en discuter et de réitérer l’exercice», estime-t-elle. En tout cas, la présentation des conclusions de cette thèse, qui compte plus de deux cents pages, arrive à point nommé pour le ministre de l’Intégration sociale et de l’Economic Empowerment, Xavier- Luc Duval.
Une autre critique qui pourrait être formulée à l’encontre de ce travail de recherche est qu’il vient présenter des évidences. Par exemple, il met l’accent sur l’éducation comme vecteur d’ascension sociale. «Les études sur la pauvreté se focalisent trop sur l’éducation.
Il faudrait plutôt mettre en avant les opportunités », souligne Ibrahim Koodoruth.
Pour lui, la culture en elle-même n’est pas un facteur de pauvreté. Le réseau social, ou opportunité de rencontres de gens influents, en est un, par contre. Le rapport du Dr Gill vient corroborer cela : «Certains des habitants ont fait ressortir le besoin d’avoir recours à des gatekeepers», peut-on lire dans les conclusions de l’auteure. Ces gatekeepers, personnes influentes, souvent hauts fonctionnaires, peuvent, entre autres, faciliter l’accès à un poste dans la fonction publique ou aux ressources de l’Etat. Le terme local backing serait sans doute approprié pour décrire cet état de choses.
Evidence encore, la présence d’organisations socioreligieuses. Effectivement, le rapport fait état du fait que la moitié des organisations enregistrées à Goodlands sont de nature socioreligieuse.
Le rapport note que même les groupes du troisième âge, ainsi que les clubs sportifs, étaient sujets à des clivages ethno-religieux. Et ce n’est pas tout : «Certains membres très pauvres d’associations hindoues font face à l’ostracisme et à l’exclusion sociale de la part d’autres membres», peut-on lire dans la présentation. Cela les pousserait à rejoindre les Eglises évangéliques chrétiennes où ils reçoivent une forme de soutien.
Malaise créole
Une attention particulière est accordée à la condition des créoles à Goodlands. L’approche du Dr Gill reste intéressante de par la classifi cation des créoles en trois sous-groupes.
Son analyse démontre que, non seulement le créole était mal vu, mais qu’en plus, le traitement qui lui était réservé variait selon un critère de couleur épidermique. Les créoles sont également mal vus des employeurs :
«Les employeurs imputent des stereotypes négatifs aux créoles et, à un degré moindre, aux musulmans», commente le Dr Gill. Un employeur interrogé pendant l’étude dit : «En général, les gens n’aiment pas employer des créoles parce qu’ils se comportent mal. Le premier choix à l’embauche serait les hindous, puis les musulmans, enfi n les créoles.»
«Avec le temps, à force d’être rejeté sur le marché de l’emploi et faute de trouver du travail, vous vous découragez (…)
Les créoles sont découragés et n’ont pas d’ambition. Ils n’essaient pas. Ils y voient l’injustice et l’inégalité et partent battus d’avance. La voix créole est très faible», poursuit un leader créole de la région, dont l’identité n’a pas été communiquée.
Cette discrimination serait même présente dans la salle de classe, sous forme de discrimination verbale de la part des enseignants.
«Les créoles ont été laissés pour compte depuis les années 70. Il y a eu une émigration massive vers le Canada et l’Australie. Ce fut l’érosion de personnes qui avaient les moyens d’aider, surtout sur le plan politique», fait remarquer Ibrahim Koodoruth. La peur d’une «indianisation» de l’île devait laisser une communauté dépourvue de leadership et sujette à un fatalisme qui n’améliore en rien sa condition.
Pourtant, cette condition est connue de tous. Benjamin Moutou, member de la Commission Justice et Vérité, le souligne : «Le créole a perdu l’espoir en un lendemain meilleur. La seule façon de sortir de ce fatalisme, c’est l’éducation. Les créoles rodriguais, par exemple, croient en une société de promotion, où ils peuvent changer de classe.»
Un rapport du Conseil économique et social des Nations unies de 2002 corroborait déjà l’idée du Dr Gill. «Des études sur la communauté créole ont démontré qu’il existe une discrimination et une exclusion, au travers de taux supérieurs de mortalité infantile, de chômage, d’abandon de la scolarité au primaire et d’un taux d’alphabétisation inférieur, comparativement aux autres communautés», pouvait-on y lire.
Cependant, le fait que quelquesuns arrivent à se démarquer, à sortir de cette mentalité fataliste, prouve qu’il y a des exceptions à la règle. «Certains parents sont consciencieux. Ils sont passés par la misère et se démènent pour que leurs enfants réussissent. On voit alors que si un réussit, d’autres suivront. Le contraire aussi est vrai», fait ressortir Yousouf Dauhoo, responsable de l’organisation SOS Poverty. «Les pauvres comme les riches ont un potentiel. Si on leur donne des opportunités, ils pourront développer leurs talents», poursuit-il. «Il faut penser en termes de discrimination positive, permettre aux créoles de rejoindre des fonctions où ils pourront mettre leurs qualités à contribution, dans la force policière par exemple», propose-t-il.
Question d’ambition. Question de situation. Question d’opportunité. A dire vrai, la thèse du Dr Gill n’apporte aucun fait nouveau. Elle ne pourra pas non plus être prise pour référence pour l’île Maurice. Elle pourrait, à la rigueur, donner des idées à un conseil de village de Goodlands, soucieux d’étouffer certains préjugés qui rongent peu à peu la paix sociale de ce beau village. On peut également reprocher au ministre Duval, faute de mieux, de remettre à l’ordre du jour une étude pas si récente que cela finalement. Sa pertinence reste sa qualité analytique, qui demande à être réitérée par un éventuel centre de recherche sur la pauvreté…
La situation ailleurs dans le monde
Aux Etats-Unis, selon des analyses réalisées par la Henry J. Kaiser Family Foundation, basées sur les recoupements démographiques du Census Bureau de mars 2008 et 2009, le taux de pauvreté varie en fonction du groupe ethnique, entre autres facteurs. Si 12,3% de la population blanche vit dans des conditions de pauvreté, ce chiffre s’élève à 33,2% pour la communauté afro-américaine. Suivent ensuite les hispaniques, avec 30,6%. Les autres minorités ethniques viennent compléter le tableau, avec 20,6% de leur population se retrouvant au-dessous du seuil de pauvreté. Cependant, il faut éviter l’amalgame entre minorité ethnique et pauvreté. En effet, en 2005, le salaire médian des familles asiatiques – soit supérieur à celui de la moitié des cas considérés et inférieur à celui de l’autre moitié – était de $68 957 tandis que celui des familles blanches était de $59 124.
En Inde, selon une analyse effectuée par des universitaires en 2006, une forte concentration de la pauvreté se situe dans les zones rurales. Toutefois, si le système de castes y perdure, les analystes sont arrivés à la conclusion que les faibles qualifications, et non la discrimination, constituent la cause majeure de la pauvreté. Utilisant des instruments prescrits par la Banque mondiale, ils ont également tenu compte de l’emplacement géographique et du taux de développement infrastructurel des villages comme facteurs influant sur le taux de pauvreté. A noter que la Constitution indienne accorde une attention spéciale aux basses castes, sous forme de discrimination positive au sein de la fonction publique et des écoles, entre autres.
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