Louis Daniel BERTOME,
Président de la Chambre d’Agriculture de la Martinique.
ANTILLA : L’état de l’agriculture martiniquaise en 2007 était le suivant : Ce secteur occupe 30 % de la surface de l’île, emploie 12 % de la population active et assure 6 % du produit brut régional. La banane, les légumes, la canne à sucre et l’ananas constituent les quatre productions principales. Qu’en est-il en 2010, êtes vous un président de Chambre d’Agriculture heureux ?
Si on devait s’arrêter aux chiffres que vous annoncez, on pourrait dire que la situation de l’agriculture martiniquaise n’est pas si mauvaise. On retrouve en effet ces mêmes données dans les pays présentant un revenu par habitant se rapprochant de celui de la Martinique. Mais ce qui est important c’est la tendance inexorable à la baisse des statistiques de l’agriculture et ce, depuis plusieurs décennies. Elle perd en surface ; elle perd en chiffres d’affaires ; elle perd en emplois ; elle perd en nombre d’exploitations et en nombre d’exploitants … Et cela ne peut me rendre heureux. On a parfois le sentiment qu’il n’y a plus que les agriculteurs pour croire en l’agriculture dans ce pays.
ANTILLA : Plus précisément, la répartition des spéculations agricoles sur l’île correspond-elle à cette carte qui remonte à deux ans ? Ne peut-on pas dire que c’est la banane qui domine et que dans la pratique, le patron de cette affaire c’est l’UGPBAN ?

La banane est la production la plus importante. Elle représente plus la moitié du chiffre d’affaires agricole. La Martinique n’est pas la seule région à avoir une production dominante. Le problème n’est pas tant le poids de la banane mais les possibilités de développement inexploitées de trop nombreuses productions. De cela, on ne peut accuser la banane mais noter que la politique agricole des pouvoirs publics s’est jusqu’à maintenant préoccupée marginalement des productions de diversification qu’il est convenu maintenant de dénommer « endogènes ». J’espère que les Etats généraux et le Conseil interministériel de l’outre-mer (CIOM) tiendront leurs promesses d’une ère nouvelle pour la diversification. La Chambre d’Agriculture sera là pour y veiller après y avoir fortement contribué avec ses propositions de mesures portées à la connaissance de tous.
ANTILLA : Dites-moi ce qu’évoquent pour vous ces chiffres : de 1989 à 2005, on est passé de 23 300 chefs d’exploitation et coexploitants à 3249, globalement. Comment infléchir la tendance ? Quelles sont les raisons de cette déconfiture de ce secteur ?
Il faut considérer les chiffres que vous annoncez avec précaution. Le nombre d’exploitations est certes en diminution, mais l’amplitude de cette diminution n’est certainement pas celle qu’indiquent les données que vous citez. Sans doute que ce qui était considéré en 1989 comme exploitation agricole ne l’était plus en 2005 par la statistique officielle.
Le fait fondamental est néanmoins que le nombre d’exploitations et le nombre d’exploitants continuent à baisser tout comme la surface agricole.
La Martinique est donc placée devant le choix clair de savoir si elle veut une agriculture ou pas sur son sol. La Martinique doit dire si elle veut compter sur l’activité de production qu’est l’agriculture ou si elle veut une économie basée sur les flux financiers.
Vous pensez bien que la réponse à cette question n’appartient pas aux seuls agriculteurs qui eux, sont engagés quotidiennement dans la production.
ANTILLA : Est-il concevable de renverser la tendance de la quasi monoculture qui règne sur ce territoire pour passer à la diversité agricole ? Ou la funeste litanie : insularité, étroitesse des territoires, coût des entrants, éloignement des territoires, concurrence des pays émergents, niveau de vie et des salaires, a-t-elle encore son actualité ?
La réponse à votre question est donnée par l’histoire de l’agriculture de ce pays. La banane n’a pas toujours été la culture dominante. Elle l’est devenue dans les années 70 suite à la crise de la canne.
A coup sûr, les productions dites de diversification ont d’énormes réserves de croissance, à la condition d’y attacher de l’intérêt.
La Chambre d’Agriculture a fait des propositions précises quant aux mesures à prendre pour cela. Et croyez-moi, il n’y a rien d’irréaliste dans nos propositions qui partent de notre connaissance du terrain.
ANTILLA : Le 1er décembre 2009, le Ministre de l’Agriculture de Saint-Vincent a officiellement confirmé la présence de la cercosporiose noire sur son territoire. Le diagnostic a été confirmé par le Laboratoire National de la Protection des Végétaux à Nancy. La cercosporiose noire (maladie des raies noires : MRN) est due à un champignon parasite des feuilles. Elle est présente dans tous les pays producteurs en Amérique Latine, en Afrique et en Asie. Cette maladie s’est propagée au Nord et au Sud de l’archipel caribéen et devient donc une menace très sérieuse pour la production de bananes martiniquaises. Cela, pour vous demander les mesures mises en œuvre par votre institution pour garantir aux consommateurs la qualité des produits agricoles mis sur le marché ?
Cette question renvoie à la vigilance que chacun doit avoir dans un espace insulaire tropical comme le nôtre. Les parasites qui peuvent toucher nos végétaux et anéantir nos productions peuvent être introduits par chacun de nous. La Chambre d’Agriculture appelle donc la population au respect des consignes concernant l’introduction des végétaux en Martinique. Ce n’est pas pour embêter les gens que l’on contrôle les végétaux à l’entrée mais bien pour protéger la production locale des parasites importés. Nous connaissons tous les ravages de l’achatine qui a été introduite dans notre île.
Depuis 2009, l’Etat a confié la surveillance sanitaire du territoire à la Chambre d’Agriculture en relation avec la FREDON et les coopératives. Cependant, les moyens comme toujours n’ont pas suivi pour un maillage complet du pays.
Je tiens à nuancer vos propos concernant la qualité de la production. Les parasites impactent avant tout les rendements et non la qualité puisque l’usage des produits phytosanitaires est rigoureusement encadré.
ANTILLA : Nous avons encore en mémoire la défense, plutôt la contre-attaque que vous avez menée, en tant que patron de l’agriculture martiniquaise, contre l’ANC (Association Non au Chlordécone), le PUMA et l’Assaupamar lorsque ces associations ont porté plainte contre l’Etat. Vous les avez ni plus ni moins accusé d’être « les fossoyeurs de l’agriculture martiniquaise ». Avec tout ce que l’on a accumulé comme éléments de connaissance sur ce désastre, (rapport Snégaroff en 1977, rapport de Kermarrec en 1979, Rapport Mestre-Balland-Fagot en 2002 etc…qui établissent que le taux de chlordécone présent dans notre pays est considérablement plus élevé que la norme admise dans le monde développé) le referiez-vous ?
Nous l’avons dit et nous le redisons. Certains ont vu avec l’affaire de la chlordecone l’occasion de mettre à mal notre agriculture qui dans ses structures sociales et économiques ne serait pas conforme à leur volonté ou à leur schéma mental. Face à la chlordecone qui est une « saloperie » pour la Martinique, il fallait réfléchir ensemble et agir pour aboutir à un dispositif de gestion du problème et non fustiger une catégorie, les agriculteurs et un secteur, l’agriculture.
Nous disons et nous redisons que les agriculteurs ne sont pas des empoisonneurs. Tout comme les pêcheurs, ils attendent des solutions scientifiques et politiques pour les aider à gérer la chlordecone dans le respect des consommateurs.
Ce qui après les premières polémiques et vociférations est progressivement mis en place avec des analyses de sol, le contrôle des produits mis sur le marché, les limites de résidus autorisés (LMR), etc …
C’est cela la responsabilité et la Martinique et les martiniquais mûrissent jour après jour dans la gestion de la chlordecone. Nous sommes maintenant collectivement sur la bonne voie bien que l’engagement de l’Etat envers les agriculteurs devrait être plus fort.
ANTILLA : Fin 2009, un plan de soutien exceptionnel à l’agriculture (PSEA) a été annoncé par le Président de la République. Il contient des mesures bancaires et de restructuration de l’endettement professionnel dans le but d’aider les exploitations à faire face à une conjoncture difficile. La Martinique a été dotée d’une enveloppe de 600 000 € pour mettre en œuvre les mesures spécifiques d’allègement des charges. Cela représente le chiffre d’affaires de deux grandes surfaces du groupe Hayot, est-ce suffisant pour alléger quoique ce soit ? Et à long terme quelles mesures devraient être prises ?
Bien évidemment, l’enveloppe attribuée à la Martinique dans le cadre du PSEA est insuffisante. Vous l’avez dit vous-même. A cela, l’Etat répond qu’il s’agit d’une première phase. Nous verrons bien. Nous rappelons que le PSEA s’attaque surtout à l’endettement des exploitations. Nous avons déjà bénéficié de plusieurs plans de désendettement. Ils sont évidemment indispensables à la remise en marche des exploitations.
Cependant, la Chambre d’Agriculture a proposé une mesure simple pour non plus seulement résorber de manière récurrente le surendettement des exploitations mais pour les structurer de manière durable.
Nous préconisons un diagnostic du potentiel économique, social et environnemental de chacune des unités de production afin d’élaborer pour chacune d’entre elles un plan individualisé de consolidation durable. Cela permettrait d’ailleurs de freiner le rythme de disparition des exploitations. Pour l’instant, les pouvoirs publics semblent préférer encore le seul rôle du pompier.
ANTILLA : Qu’évoque chez vous la notion d’autosuffisance alimentaire ? Plus précisément j’ai lu en quelque part – sur Facebook je crois- que vos espoirs de progrès friseraient pour la Martinque cette auto suffisance, précisez.
L’autosuffisance alimentaire fait partie de ces mots d’ordre qu l’on jette à la face des martiniquais sans en analyser la portée.
Il ay aurait beaucoup à dire sur ce thème. Ce qui est vrai, c’est que la Martinique affiche régulièrement un excédent agricole. Notre déficit alimentaire est le fait des produits transformés.
Ce qui est vrai c’est que les agriculteurs occupent tout l’espace de marché qui leur est permis par la concurrence que leur font des importations qui ne sont pas soumises aux mêmes normes sociales et environnementales que nous, ou encore par le niveau de la recherche et de l’expérimentation sur nos problématiques de production. J’en veux pour preuve les cas de la tomate, de l’igname, du piment, de l’ananas, … qui sont sans solutions face à leurs difficultés sanitaires.
Alors plutôt que de parler tous les matins et sans fin d’autosuffisance alimentaire pour s’autocongratuler dans le misérabilisme ou le politiquement correct complot extérieur, travaillons ensemble pour véritablement « booster » notre agriculture. Et alors, les agriculteurs seront j’en suis sûr au rendez-vous. Ce que je dis là est aussi valable pour l’agriculture biologique.
ANTILLA : Quels sont les secteurs porteurs actuellement, avec et sans soutien des pouvoirs publics ? En ayant à l’esprit les avocats d’Israël, les oranges de Saint-Domingue ou encore les ignames du Loiret (France)…
Je le répète. Travaillons et agissons pour l’agriculture dans ce pays et les agriculteurs et toutes les filières de production seront au rendez-vous. Posons et résolvons vraiment la problématique du foncier ; mettons les moyens dans l’innovation et l’expérimentation pour la diversification ; mettons à la disposition des agriculteurs un dispositif d’encadrement suffisant ; consolidons les coopératives et les unités de production ; inventons la solidarité entre producteurs, importateurs et distributeurs, … et nous verrons les agriculteurs au rendez-vous de la production.
ANTILLA : Très rapidement, revenons sur votre désignation à la tête de la Chambre d’Agriculture. Un mois après le scrutin professionnel qui avait donné la victoire à la FDSEA à la chambre d'agriculture de la Martinique, vous avez emporté le fauteuil de président au troisième tour à l'issue de l'installation de la nouvelle assemblée. Pourtant vous étiez le leader de la liste victorieuse, mais le colistier Claude Marie-Louise a obtenu 12 voix, tandis que vous engrangiez 23 voix. Qu’en est-il de votre autorité si dans vos propres rangs, votre candidature à la présidence à la Chambre a été ainsi désavouée, Explications ?
Monsieur MARIE-LOUISE figurait sur la liste des coopératives agricoles et non sur celle de la FDSEA. Le fait qu’il se soit présenté est un fait démocratique. Cessons de considérer les ambitions individuelles comme des casus belli. L’agriculture a besoin de cohérence et de propositions pour son avenir. C’est ce que je m’évertue à faire à la présidence de la Chambre d’Agriculture.
ANTILLA : Quel est votre rapport, en tant que président, avec le CODEMA-MODEF ? Collaborent-ils à la Chambre ? Parce qu’ils sont très médiatiques par ailleurs…
Le CODEMA a décidé de n’exister que médiatiquement, ça c’est son affaire. Le CODEMA a décidé de ne pas participer aux travaux de la Chambre d’Agriculture ; c’est significatif de l’écart qu’il y a entre ses discours et ses actes, entre le fait médiatique et la réalité. Le CODEMA a décidé de n’exister qu’au moment des élections de Chambre ; les agriculteurs apprécieront. Le CODEMA a décidé d’utiliser son aura médiatique pour faire passer l’idée que la Chambre ne fait rien. Cela ne m’empêchera pas de faire des propositions et d’agir pour l’agriculture. Et quand le Président de la République reprend dans ses mesures pour l’agriculture des DOM beaucoup de nos propositions aux Etats généraux comme par exemple l’abondement du POSEI, l’institut technique, le contrôle des déclassements des terres, etc, j’ai le sentiment d’avoir œuvré pour l’agriculture de mon pays. Et ce, même si le buzz médiatique retient plus facilement ceux qui parlent haut et gras mais sans jamais avoir fait la démonstration de ce qu’ils apportent à l’agriculture.
Je laisse les agriculteurs seuls juges.
Propos recueillis par Gérard Dorwling-Carter. |