| Réponse à un bréviaire de clichés anti- 40 %
Sur la question des 40 % Pierre Drela égraine dans l’hebdo Antilla (n° 1417 du 19 août 2010) ce que l’on peut considérer comme un concentré du vieil argumentaire favorable à leur suppression. Intéressant de s’arrêter sur ce bréviaire de lieux communs et clichés.
Grosse artillerie contre de prétendus « privilégiés »
En effet l’annonce par l’agence France-presse le 10 août dernier qu’une étude de l’Insee montrait que l’écart de prix avec « l’hexagone » ne justifiait plus les compléments de traitement de 40 % aux Antilles et de 53 % à la Réunion qualifiés de « surrémunérations » a ravi Pierre Drela. Dans sa tribune intitulée « Retour sur notre serpent de mer : les « 40 % de vie chère »… Les 40 % de vie chère. Une question récurrente à régler d’urgence », il demande purement et simplement la « récupération » de cette indemnité accordée, dit-il, à « quelques privilégiés ».
Notons que cela concerne quand même 38 579 salariés représentant 38 % des quelques 120 000 salariés martiniquais. Il insiste : « la diminution sinon la suppression de cette indemnité s’avère nécessaire dans notre île où il y a un tel fossé entre les salariés protégés par un statut et les autres catégories exposées à la précarité ». Quant à savoir s’il s’agit de « privilégiés » nous sommes en présence du vieux raisonnement de tous les conservateurs tentant d’opposer ceux qui ont pu arracher quelques acquis et garanties aux laissés pour compte de la société capitaliste et coloniale. Pourquoi ne pas aider ceux qui sont dans la précarité à en sortir ? Autre manière d’aborder la question au lieu de niveler par le bas.
Pierre Drela regrette que l’on n’ait pas, lors du mouvement du 5 février, demandé « à ceux qui ne semblent pas concernés par la hausse des prix d’apporter leur contribution », comme « à ceux qu’on a appelé les profiteurs ». Faut-il entendre par là qu’il n’y aurait pas de « profiteurs » dans ce pays… Cela a un parfum de revanche de la part de ceux qui n’ont cessé de pester sur le fait que plusieurs dirigeants du Collectif du 5 févier étaient des fonctionnaires « à 40 % ». En quoi, même pourvus d’une indemnité de 40 %, les fonctionnaires ne seraient- ils pas concernés par la hausse de prix ? On peut même dire que depuis quelques années leur pouvoir d’achat, y avec les 40 %, a été sérieusement amputé par l’inflation. Entre 2000 et 2009, le point d’indice fonction publique a perdu quelque 8,7 % de pouvoir d’achat en France et un peu plus de 10 % en Martinique.
Responsables de la vie chère : les 40 % ou le lobby de l’importation ? .
Pour notre pamphlétaire, il est « évident » que les dites « surrémunérations » des fonctionnaires sont responsables de la vie chère. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les partisans du système capitaliste accusent les hausses de salaires d’être la cause de l’inflation et de la vie chère. Mais l’argument est repris singulièrement contre les 40 % par les représentants du patronat des DOM et d’une certaine gauche nationaliste. Ainsi le grand commerce d’importation n’aurait-il rien à voir dans le niveau des prix dans les DOM. Lequel des 40 % ou des surmarges mises en évidence par le rapport de l’Autorité de la concurrence (avis n° 09-A-45du 8/09/2010) alimente la vie chère ? Une vie chère confirmée par l’étude Insee, même si c’est à un niveau inférieur que ce que certains pensaient : à savoir un écart situé entre + 9,7 % et +16,9 % par rapport à la France ?
Est-ce l’existence des 40 % qui explique que les produits alimentaires sont plus chers de 44,6 % en Martinique ? Beau sujet d’étude.
Supprimer les 40 % pour renflouer les déficits publics ?
Se saisissant de l’aubaine de la publication de l’étude de l’Insee à qui il fait dire indûment que les écarts de prix DOM/France ne justifient plus les surrémunérations, Pierre Drela se réjouit que cela puisse « mettre de l’eau au moulin de nos gouvernants engagés dans une chasse aux niches fiscales afin de renflouer les budgets de nos services publics plongés dans un déficit qualifié d’abyssal ». Bon alibi pour un gouvernement aux abois. Les 40 % représenteraient environ entre 1 et 2 milliards d’euro pour l’outre-mer et, selon nos évaluations, quelques 280 millions d’euros annuels pour les trois fonctions publiques en Martinique. Pour fixer les idées, cela représente 3,5 % du Produit Intérieur Brut martiniquais (richesse globale annuelle). Une somme du même ordre de grandeur que l’incertain plan de relance d’urgence régional sur trois ans.
Mais, contradictoirement, le même demande que « les sommes récupérées soient réinjectées dans l’économie du pays ou redistribuées autrement ». Illusion : si le pouvoir s’en prend aux compléments de traitement des fonctionnaires outre-mer, c’est pour faire des économies afin de faire face aux exigences de l’Europe et des agences de notation financière en matière de déficits publics (critères de Maastricht). Ce qui sera perdu sera bien perdu.
Au nom de la « solidarité »
Mais l’auteur de la tribune passe au registre de la « solidarité » et fait miroiter que la « récupération » des 40 % serait un « geste apprécié » qui pourrait améliorer le sort des retraités, des jeunes, des agriculteurs, etc, en situation de « mal-être », aider la banque alimentaire qui n’arrive pas à faire face à la demande, etc. Il y va même avec une pointe de démagogie jusqu’à souhaiter : « il y a une réflexion à mener par tous ceux qui n’ont aucun problème en fin de mois quand d’autres n’arrivent pas à joindre les deux bouts ». Fais pleurer mon cœur. Mais cette réflexion est celle que mènent tous les militants qui veulent changer l’ordre des choses, notamment en février 2009. En d’autres termes, refuser la suppression des 40 %, ce serait refuser d’aider les déshérités de la société martiniquaise, de faire la charité en quelque sorte. Il va plus loin en écrivant : « Il ne suffit plus de s’apitoyer sur le sort des autres et rester indifférent quand on est sollicité ». Classique tentative de culpabilisation pour disculper les vrais privilégiés.
La récupération des 40 % aurait pour Pierre Drela une autre vertu : « supporter les récentes augmentations de l’essence, de l’EDF, du pain bientôt et de bien d’autres services ». Comment ? Sans doute l’idée mensongère ou mystificatrice que ce qui serait pris aux fonctionnaires serait « redistribué » à d’autres catégories plus modestes.
Pour lutter contre la vie chère, pourquoi ne pas exiger un vrai contrôle des prix en Martinique, la suppression des monopoles abusifs ainsi que la réorientation de nos échanges commerciaux ?
S’immoler sur l’autel de la crise capitaliste
Enfin l’homme de droite en revient à des arguments plus politiques et idéologiques.
D’abord il réfute l’accusation que la mise en cause des 40 % serait « une atteinte au pouvoir d’achat ». Pourquoi ? Parce qu’ « une indemnité n’a jamais constitué un acquis même si elle a été obtenue après des luttes justifiées à l’époque », affirme-t-il sans sourciller. Il faudrait qu’il dise cela à tous les travailleurs dont une part de la rémunération est constituée par une indemnité, surtout quand elle existe depuis plus de 57 ans ! Certaines indemnités ont en fait le caractère de complément de salaire. L’amputation des 40 %, sous une forme ou une autre, serait effectivement une atteinte au pouvoir d’achat de plus d’un tiers des salariés martiniquais.
Deuxième argument ensuite, la nécessité d’accepter des sacrifices. Il déclare : « aujourd’hui des sacrifices s’imposent et nous devons tous subir les conséquences, tout comme la réforme de la retraite (…) ». En d’autres termes, il faut accepter de payer les ravages de la crise financière capitaliste pour sauver le système et se serrer la ceinture, nous exhorte ce partisan de l’UMP.
Et pourquoi ne pas mettre à contribution les vrais privilégiés du bouclier fiscal, de la défiscalisation et des exonérations de charges patronales, les maîtres de l’importation, ceux qui ont fait exploser les profits et bénéfices en Martinique ces dix dernières années, les rois de l’impôt de solidarité sur la fortune, selon des chiffres non réfutables notamment de l’économiste Olivier Sudrie de la société DME auteur d’une récente étude au-dessus de tout soupçon pour le compte de la Chambre de commerce (Cf Justice n° 32-33 du 26/08/2010) ?
Comme quoi le petit concentré de l’argumentation de Pierre Drela montre que derrière la question des 40 % se posent des problèmes de société de la Martinique : revenus, vie chère, profits, partage des richesses, etc. Et développement véritable. Les 40 % nous placent au cœur des contradictions du système colonial départemental.
En soulevant cette question, le pouvoir et le patronat ont mis les pieds dans un nid de fourmis rouges.
Michel Branchi |