| Senghor et Césaire
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| Cette note est inspirée d’un article publié dans le N° 6 de la revue Archicube.
Ayant eu connaissance d’un texte sur les créoles, M. F Bouvier (Promotion…? ) m’a invité à préparer une note à l’intention de la revue Archicube, consacrée à Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire, deux grandes figures noires associées à l’histoire de la France et qui lui ont fait honneur. Mais il y a mis des contraintes de mise en pages telles qu’il en est résulté un propos approximatif.
Aujourd’hui la revue Antilla me demande l’autorisation de publier le texte en cause, mais en imposant des contraintes encore plus sévères. Un accord est intervenu pour une version allongée en deux parties, à publier en deux éditions, plus conforme à la vérité des créoles.
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| Au mois de mai 2008 la France a connu un de ces psychodrames dont elle a le secret ; Aimé Césaire est mourant ; Césaire est mort ! Qui ça ? Il avait été longtemps Parlementaire. - Parce qu’il y avait des Députés noirs en France ? - Il avait été Maire de Fort-de-France pendant plus de 50 ans. Ah bon. - Il avait 94 ans. C’était un grand écrivain. -Ah ! Je n’ai jamais vu ses livres, il n’avait pas d’éditeur ? - C’était un des plus grands poètes contemporains ; un des grands maîtres de la langue française ! – Vraiment ? Mais il n’a jamais figuré dans les manuels scolaires !
Il y a eu une grande vague de désolation générale qui a submergé l’actualité ; et puis elle est passée.
Léopold Sedar Senghor autre grande figure noire qui a fait honneur à la France, est mort en 1999. Ancien parlementaire français, ancien Président du Sénégal, il a eu droit au service minimum, par l’hommage de l’Académie Française dont il était membre. Ce faisant, la France a subi l’ablation de sa mémoire pour oublier le passé ; elle a nié le présent pour ignorer les populations étrangères maintenues sur son sol en marge de la République ; elle a fermé les portes de l’avenir qui confronte les continents. C’était une faute, que le Président Sarkosy a voulu rattraper à la mort de Césaire, dans une agitation démonstrative qui n’a pas évité la confusion.
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| Le concept de la Négritude.
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| Les mérites des deux hommes ont été associés autour d’un concept de la négritude qui leur ferait honneur, et dont personne n’avait entendu parler auparavant. Du temps de leur jeunesse, les deux brillants sujets l’auraient inventé à la suite de leur rencontre au lycée Louis Legrand à Paris. Puis ils l’auraient approfondi durant le passage de Césaire à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, tandis que Son ami préparait le concours d’agrégation de Lettres.
Contrairement à la vulgate, les deux brillants sujets qu’un océan séparait, se sont opposés autour de la négritude érigée en concept. L’un venait de l’Ouest du point d’arrivée, l’autre de l’Est du point de départ de la traite négrière. Le premier, victime rebelle, s’exprimait dans une affirmation d’humanité pour l’élévation de l’homme. Le second militait pour la perpétuation de l’ordre naturel, auquel nul ne saurait échapper. Sous la pesanteur des choses dans leur évidence, le jeune Senghor ne voyait pas l’intérêt d’une exaltation de la négritude qui enfermerait le sujet dans sa condition originelle, au motif que « le tigre n’a jamais revendiqué sa tigritude » dans la poursuite de son accomplissement. Pour être vivant, tel qu’en soi même, chacun reste soumis à sa nature. L’autre considérait que le nègre ayant connu les sommets de l’horreur dans le passé, devait exprimer le meilleur de l’humanité dans l’avenir, pourvu qu’il lui soit donné de s’élever par l’esprit.
Avec le recul il apparaît que les deux amis, engagés toute leur vie dans le même combat, se sont opposés autour de cette idée de négritude qui résume bien toute la problématique de notre temps.
A la suite de l’Acte d’Abolition, en 1848, la Seconde République a indemnisé les colons en réparation de la perte subie dans leur patrimoine. Le Sénégal a été indemnisé en compensation de l’arrêt du commerce du bois d’ébène, l’une de ses principales exportations. Il n’y avait rien à offrir aux esclaves libérés, que cette liberté dont ils ne savaient que faire dans l’immédiat. Il ne leur restait plus qu’à acquérir les savoirs qui avaient fait la supériorité des blancs pour, en s’élevant eux-mêmes, changer la face du monde et tourner la page de l’histoire. Dans cette ambition le Conseil Général de la Martinique a fait venir de France des contingents d’instituteurs blancs, avec la mission de former des instituteurs noirs, afin d’éduquer les masses. Ils auraient à construire le moule unique où seraient modelées les générations futures, autour de ce que la civilisation française pouvait leur offrir de meilleur. Les créoles ont développé un culte mystique de l’école, afin que par l’acquisition des savoirs, le fils accomplisse le rêve du père et de ceux qui ont précédé, dans la continuité des générations.
Le sentiment de la souffrance a fait l’unité du personnage Aimé Césaire, pour éclairer toutes les contradictions qu’il n’a pas su éviter : non pas la souffrance attachée à la vie résultant du défi à l’être, mais la souffrance inhumaine que l’homme inflige à l’homme son frère. Il aurait pu être chrétien avec la vocation du martyr, si l’Eglise, celle de France en particulier, n’avait pris sa juste part à l’exploitation négrière. L’Evêque de la Martinique en a fait les frais lors d’une apostrophe publique, en 1946, en la cathédrale de Fort-de-France. De corpulence modeste, il n’a pas pu évacuer les émotions ni l’humiliation du quotidien, dans des manifestations de la force physique. Il ne lui restait plus qu’à devenir un géant de l’esprit, le nègre fondamental, en se distinguant de ses prédécesseurs. Tel Camille Mortenol, premier élève noir entré à l’Ecole Polytechnique, qui s’est illustré sous les ordres de Galliéni dans la conquête de Madagascar et dans la victoire de la Marne. Il est passé à l’histoire pour avoir été interpelé par Mac Mahon visitant les inondations par le fameux « Alors c’est vous le nègre ? » étant souligné que la tradition de l’X le nègre et le major de la promotion. Tel encore Félix Eboué, le nègre paradoxal, formé à l’Ecole Coloniale, qui a œuvré en Afrique et aux Antilles. Ils ont servi la France dans l’abomination de l’empire colonial pour assujettir d’autres hommes leurs frères, jugés inférieurs.
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| La Traite négrière
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| Pour ces populations de tradition orale, en dépit de la diversité des langages, la mémoire enfouie de la traite est restée vivace. La majorité des esclaves vendus et déportés était très jeune, constituée d’enfants et d’adolescents. L’explication tenait à ce que au départ, en raison de la diversité des communautés inégales et hiérarchisées de leurs origines, ils étaient plus faciles à enlever pour être vendus. A l’arrivée, ils étaient demandés, parce que le sujet jeune promettait une durée d’exploitation plus longue, avec l’assurance d’une plus grande flexibilité pour l’adaptation aux contraintes de la servitude. Par la suite, l’alphabétisation des créoles a permis d’accéder aux textes anciens, tel le « Voyage du Chevalier des Marchais en Guinée » édité en 1731 qui racontait :
« Les enfants de dix à quinze ans font les meilleurs captifs que l’on puisse conduire en Amérique. Les portugais n’en prennent que de cet âge….On a du moins l’avantage de les élever comme on veut, ……ils sont susceptibles des principes de la religion, ils s’affectionnent à leurs maîtres, sont moins sujet à aller marrons, c'est-à-dire à s’enfuir, que les nègres plus âgés. »
A Bourbon, plus de 60% des esclaves amenés entre 1669 et 1714 ont moins de 15 ans. Selon l’abbé David, sur 3 paroisses en Martinique, 59% des filles introduites de 1794 à 1829, ont entre 10 et 14 ans ; chez les garçons, 46% ont de 8 à12 ans, tandis que 18% ont de 18 à 20 ans. Pour leur part, les adultes de 30 à 40 ans de l’imagerie commune, vaincus par les voisins et vendus, forment moins de 4% du total des cargaisons. Aux veillées traditionnelles les créoles faisaient toujours une place à la complainte de la Mère : « J’avais trois petits, les deux grands, ils les ont vendus, le troisième, le diable l’a pris… » L’Afrique a vendu ses enfants pour exprimer sa tigritude.
Senghor est né en pays sérère, au sud de Dakar d’un père commerçant exportateur d’arachides, ami intime du roi Sine Saloum. Il a eu ainsi la chance de s’allier à la tribu wolof majoritaire à 52%, dans un pays significatif qui pouvait rassembler sa diversité, à la recherche de l’unité nécessaire à l’émergence d’une Cité, pour faire œuvre politique. Il s’est attaché à retrouver l’essence africaine antérieure à la colonie. A Paris, le contact des autres lui permet de se découvrir lui-même en quête de légitimité et de fierté africaine
Césaire est né d’une poussière d’île, peuplée d’une mosaïque d’individus venus d’un espace de 5000 kms de long, sur 500 à 1000 de large, rassemblés par la colonie, et qui n’avaient pas de passé propre. Ils se reconnaissaient seulement un avenir à construire pour eux-mêmes et leur descendance, car sans l’esclavage, ils ne seraient point. Sa mère était couturière et son père contrôleur des contributions indirectes ; il apprend la lecture à quatre ans. Il grandit en écorché vif dans la détestation « de cette foule criarde, si étonnement passée à coté de son cri de faim, de misère, de révolte et de haine, » «…. et menteusement souriante. »
Pour celui-là, la civilisation à inventer devait être originelle en fidélité à la mère Afrique. En 1937, il préconise l’enseignement des langues et des cultures africaines en France, probablement celles des peuples dominants, en ignorant les autres dominés. Pour celui-ci, homme sans terre, la civilisation devait être originale par l’approfondissement de la culture française élargie à l’universel. Il réclame que les vieilles colonies soient érigées en Départements français. « Nous vous avons demandé l’assimilation des droits de l’homme et du citoyen, celle que vous nous offrez c’est celle de la matraque et des gardes mobiles. »
Inévitablement, l’intelligentsia noire s’est détournée des philosophes français, Rousseau et son mythe du bon sauvage proche de la nature, sans parler de Voltaire qui a placé ses petites économies dans le grand commerce. Elle a été marquée plutôt par les philosophes allemands qui ont réfléchi à la condition humaine ; Kant au premier chef, pour sa vision de l’unité du genre humain. Hegel surtout pour sa vision de la domination de l’esprit sur la matière, celle de l’homme sur la nature. Césaire plus que les autres a engagé sa vie dans la quête de la promotion de la culture, comme un acte de foi dans l’élévation de l’homme, pour vaincre la malédiction de l’Histoire.
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| Pire que l'esclavage?
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| Cependant, au début du XXème siècle, le génocide commis au Kameroun aux dépens du peuple herrero pour faire la place aux tribus germaniques, a posé la question de l’usage de la raison, pour contredire Hegel. Il y a pire que la déportation pour l’esclavage : l’éradication immédiate sur le lieu de l’appropriation, qui plus tard a inspiré « la solution finale » en Europe. Peu avant, la catastrophe de Saint-Pierre de la Martinique, - la nouvelle Babylone, - en éliminant la fine fleur des grands-blancs piliers de la colonie, a redistribué les cartes. La vie a basculé vers les marais de Fort-Royal. Par tradition s’y réfugiaient les petits-blancs déchus, les nègres affranchis et les marrons. La baie immense permettait aux navires de s’abriter pour réparer avant d’affronter le large. Nombre de nègres étaient très appréciés des équipages dans les métiers correspondants comme charpentiers de marine et autres. Leur aventure démontrait que le savoir-faire n’était pas réservé aux blancs, pourvus que les nègres aient la liberté de s’exprimer. Que le volcan ait épargné le seul Syparis, protégé par les murs de sa prison, ajoutait à la catastrophe une connotation mystique pour le monde entier.
Il ne restait que Karl Marx pour l’essentiel, comme explication du monde et comme engagement Avec la montée du nazisme, Césaire y a trouvé la réponse, ouvrant une alternative aux excès de l’héritage de l’Occident. Il a rejoint le parti communiste dans le combat contre le colonialisme. Il l’a rejeté à la suite de l’insurrection de Budapest.
Senghor pour sa part, est resté fidèle à la tradition africaine, soucieux de respecter l’ordre de la nature, sous peine de se remettre en cause soi- même, au risque de se perdre. Il se plaisait à souligner que en musique, le rythme africain est parallèle et asymétrique, offrant une sophistication complexe propre transmettre des messages auditifs et ordonner des situations sociales. Tandis que le rythme créole plus pauvre, est parallèle et symétrique, destiné à ordonner le geste en accomplissement de l’effort collectif, accordé aux manifestations de la vie, les battements du cœur, le souffle partagé dans le rythme qui scande le mouvement et repousse la fatigue.
Au spectacle des foules qui d’un bout à l’autre de la planète se démènent, sur des airs venus de nulle part et des rythmes venus de la Caraïbe, et la nuit et le jour, on se prend à rêver que quelque chose est en train de bouger dans notre pauvre monde. Césaire aurait eu raison contre Senghor. Dans son poème « La pirogue, » il avait imposé l’image du frêle esquif symbolisant l’humanité, avançant douloureusement contre les éléments, sous l’effort conjugué des rameurs, dans l’ahanement de l’effort recommencé. Le thème a été repris par Camus dans son Mythe de Sisyphe. Mais c’est le roi Christophe qui en donne l’explication :
« Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres, Madame ! S’il y a une chose qui autant que les esclavagistes m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame ! Tous les hommes ont mêmes droits, j’y souscris. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ? A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçus plaqué sur le corps au visage, l’omni-niant crachat ! Nous seuls, Madame, vous m’entendez, nous seuls les nègres ! Alors au fond de la fosse ! C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter, voyez comment s’imposent à nous, le pied qui s’arc-boute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh la tête large et froide. Et voilà pourquoi il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas ! C’est d’une remontée jamais vue que je parle ! Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche ! »
Césaire se voyait péléen, accoucheur de monde dans une vocation démiurgique. Il ne parlait pas le créole en refus de la facilité. Sur le marché de Fort-de-France, il employait l’imparfait du subjonctif, non par affèterie, mais par respect de l’autre et pour montrer le chemin. Pour l’esclave libéré, il n’y a pas de droits particuliers ; il n’y a que l’obligation de s’élever. La négritude de Césaire était une affirmation d’identité, en rupture avec les contraintes de son temps, par une invite au dépassement de soi, l’effort pour se hisser à l’égal de l’Autre et encore plus haut dans la condition humaine. « Nègre je reste. (Je suis meilleur que vous,) et je vous emmerde.»
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| Le rejet du marxisme.
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| Porté par sa culture africaine, Senghor rejette le marxisme étranger à sa vision de la négritude « Marx et Engels nous ignoraient passablement. » « …Pompidou m’a converti au socialisme. » Elevé à l’école catholique de son village, il se passionne à Paris pour Teilhard de Chardin « qui nous invite avec les autres peuples et races du tiers monde à apporter notre contribution au rendez-vous du donner et du recevoir. » « La fusion des cultures occidentales et africaines ne peut être un acte d’assimilation ou d’anéantissement, mais de complémentarité.» Il rate trois fois l’entrée à Normale Sup’, mais il obtient l’agrégation de lettres en 1935.
La même année Césaire entre dans cette grande école, mais il s’y ennuie faute de trouver un sens à sa vie. Il renonce à l’agrégation ; car, affronté à une réalité traumatisante, par la force des choses le jeune homme se réfugie dans l’imaginaire et la rêverie, à la recherche d’un accomplissement dans la poésie. Rentré à la Martinique, « au pays mien, » il enseigne au Lycée Schoelcher dès 1940. La radio était rare et les passants s’agglutinaient dans la rue pour écouter les nouvelles du monde devant les fenêtres complaisamment ouvertes de quelques privilégiés. La revue Tropiques et Le cahier d’un retour au pays natal ont provoqué un véritable séisme auprès d’une jeunesse éperdue, prisonnière des cocotiers. C’était aussi une fenêtre ouverte sur le vaste monde et le panorama offert a bouleversé la génération qui avait connu les privations de la guerre, la faim par manque de nourriture et du reste, ceux qui avaient eu la chance de trouver du papier d’emballage pour apprendre à l’école et qui ne s’en ont pas remis. Ils ont du se construire eux-mêmes sur des fondements inattendus qui les ont éloignés du père porteur de la Parole.
Nombre d’entre eux ont été sensibles aux contradictions qui transparaissaient au discours magique de l’extra terrestre, en raison de ce que certains désignaient comme « le grêle », la dictature de l’intestin grêle, c'est-à-dire la simple exigence de la vie. Le souvenir des souffrances endurées les avait convaincus d’une hiérarchie des facteurs intimement conjugués, tels que la finance est au service de l’économie, que l’économie est au service de la politique, que la politique est au service de la société en général et de la personne en particulier dans la continuité des générations. Les envolées du poète ne répondaient pas à ces conditions.
La vie d’Aimé Césaire a été consacrée à l’élévation du peuple noir. Dans cet engagement, il pousse à la révolte pour inviter les nègres à sortir de la soumission, à « combattre avec des cœurs d’hommes… » Le cri de la négritude est « le cri de celui qui est maltraité torturé enfermé, » de telle sorte que « la négritude dépasse la couleur noire ». Sur ce point, il se détache de la tigritude du Senghor de la mère Afrique qui se dévore elle-même : « il est beau et bon d’être nègre. »
Il invite tous les opprimés à prendre leur courage à deux mains et de parler pour s’affirmer tels qu’en eux-mêmes. « On a beau peindre en blanc le tronc de l’arbre, les racines en dessous demeurent noires.. » Mais le poète n’avait pas mesuré la portée du propos ni les contradictions qu’il véhicule pour lui même et pour son monde. Car comment le fils de l’esclave pourrait- il s’élever pour atteindre au meilleur comme il le lui avait assigné, sans emprunter aux autres et d’abord à l’oppresseur au dessus duquel il avait l’injonction de s’élever.
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| Les retrouvailles.
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| En 1945, il est élu au Parlement comme Senghor et les deux amis se retrouvent à Paris pour revendiquer l’égalité. Le 19 mars 1946 l’Assemblée décide que les quatre vieilles colonies sont érigées en Départements français, tandis que le reste de l’Empire est constitué en TOM. Au mois d’avril, la loi Lamine Gueye député du Sénégal, est votée qui accorde la citoyenneté aux indigènes. Mais ce n’était qu’un trompe l’œil, l’application des lois n’est pas automatique, elle est soumise à l’instrument d’un décret. Au même moment la guerre éclate en Indochine et le feu couve au Maghreb.
Les temps sont incertains. La sagesse africaine inspire à Senghor de louvoyer entre les écueils pour profiter des opportunités sur le fonds. Homme d’apaisement par le compromis, il porte la voix de la France à l’ONU, à l’UNESCO, au Conseil de l’Europe. Dans le mouvement il entre au Gouvernement comme S. E. à la Recherche scientifique en 1955 avec Edgar Faure ; comme Ministre Conseiller du Gouvernement en 1958 avec Michel Debré, sous la Présidence du général de Gaulle. La Constitution d la Vème République est adoptée par referendum le 28 septembre 1958. Onze TOM d’Afrique et Madagascar choisissent le statut d’Etat membre de la nouvelle Communauté franco africaine. La Guinée dit Non. Deux ans après, De Gaulle met un terme à l’aventure coloniale et voilà notre Senghor Président de la République.
Pour Césaire au contraire, la sensibilité créole l’incite à l’ivresse de la forme dans l’exaltation de l’expression poétique. En 1955 la version définitive du Discours sur le colonialisme dans Présence africaine sonne la charge. « Ce que l’on a reproché à Hitler c’est d’avoir appliqué à l’Europe les procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. » En 1956 il démissionne du Parti communiste : « Ce que je veux c’est que le marxisme et le communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme. » La fin de l’Empire le laisse nu privé de son combat.
Devenu trop grand pour son île trop petite, il a perdu la mesure du monde pour intervenir chaque fois avec un temps de retard. Il avait bataillé pour la départementalisation des anciennes colonies, comme un accomplissement – c’est chose faite. Il a combattu le colonialisme ; il n’y a plus de colonie. Alors il demande à de Gaulle des mesures administratives en vue de promouvoir l’autonomie de la gestion des DOM, en symétrie à l’indépendance des autres colonies. «L’indépendance quand vous voudrez, l’autonomie jamais » aurait répondu le Président.
Il restait la négritude ; avec l’ami Senghor il organise la conférence de la Sorbonne pour poser la question noire afin de fonder un avenir de dignité et de fraternité universelle. L’objectif était de rassembler les forces pour s’imposer à la politique sur une échelle sans égal. Tout ce qui comptait comme personnalités noires du monde entier, ont répondu à l’appel. L’Amérique et sa ségrégation comme l’Afrique du Sud et son apartheid étaient interpellés. L’affaire tourna court en raison de ce que les noirs d’Amérique ont refusé de s’enfermer dans la couleur de la peau. Dans le vaste continent, ils avaient un monde nouveau à construire par eux-mêmes, pour eux-mêmes, qui ne faisait pas de place au culte du passé. « America’s first ; right or wrong my country » Ils se voyaient charnellement américains et assumaient leur choix. Pour sa part Césaire n’a jamais su. Senghor est resté au Sénégal. Obama était au bout du chemin.
L’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981 devait redistribuer les cartes pour donner un nouveau tour à l’histoire. Césaire est nommé Chargé de mission à la Présidence, en vue de préparer l’indépendance des Îles. Cette fois il a reculé, déçu par une orientation politique grosse de menaces : d’une part la Décentralisation qui ramenait la France à un ordre féodal étranger à la République, annonciateur du retour d’un passé de souffrances ; d’autre part le droit à la différence qui faisait violence à sa vision de l’homme. Alors, désenchanté, il est rentré dans son île pour bouder, et rendre à la France le mépris qu’elle inspirait.
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| Une France multiculturelle?
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| Car le droit à la différence est un greffon venu du Maghreb qui a été enté sur l’arbre républicain, selon la théorie post coloniale du courant tiers-mondiste. Il postulait une différence primale entre les hommes, pour mieux pénétrer les territoires arrachés à l’Empire ottoman. Des contingents de citoyenneté étaient réservés aux individus « les meilleurs» : ils seraient français socialement, mais différents parce que indigènes, et réciproquement. Les accords Blum-Violette prévoyaient de distribuer 70 000 de ces brevets étranges. Après la Libération, Ferhat Abbas en Algérie avait accepté la chose en compromis. Le FLN a refusé au nom de l’Islam. En 1981, au contraire de la logique d’unité fondatrice, l’idée a été reprise pour faire de la France une société libérée, multiculturelle, multiethnique et le reste, un caravansérail d’individus différents. Privés de passé, les créoles n’ont plus d’existence. Si haut qu’ils soient parvenus, ils sont toujours ce que leur figure désigne. Une fois encore Senghor avait raison et sa tribu majoritaire.
Entre Senghor et Césaire s’imposait la silhouette massive de Félix Eboué, l’homme qui, en réponse à l’appel du 18 Juin, a donné le territoire du Tchad à la France Libre, et à de Gaulle sa légitimité pour la poursuite de la guerre, afin d’inscrire la France dans le camp de la victoire. Sans lui l’histoire n’aurait pas eu la même écriture. Son grand père était un esclave de la tribu des Ibos, déporté du dernier convoi. Pur produit des « hussards noirs », l’enfant doué a bénéficié d’une bourse, qui lui a permis d’accéder à l’enseignement secondaire, puis à l’Ecole Coloniale à Paris.
Appelé à servir en Afrique, inévitablement sa perception du monde a été marquée par le paysage qu’il avait traversé. Il y a dans ces pays des milliers de dialectes que pratiquent autant de communautés incapables de se rassembler, s’unir, pour voir émerger la conscience d’une nation, dans l’espoir de faire surgir les conditions d’une démarche politique. Elles s’affirment dans leur singularité, s’opposent plus qu’elles ne se mélangent, avec la misère comme dénominateur commun. Afin d’offrir un instrument vernaculaire entre les dialectes usuels, facilitant la compréhension mutuelle des populations entre elles, dès 1917, il rédige trois ouvrages très éclairants : d’abord la «Grammaire- dictionnaire Sango-Banda-Baya-Mandjia. » L’ouvrage constitue une tentative « européenne » d’unifier les peuples, par la compréhension mutuelle.
Ce fut ensuite, une étude sur « Les populations de l’Oubangui-Chari, » aujourd’hui Centrafrique, dont André Gide a fait l’éloge dans son livre Le Voyage au Congo. Ce fut enfin, une étude sur des « Langages tambourinés et sifflés », portant sur le décodage des messages non écrits, en vue de faciliter l’indispensable compréhension des populations entre elles, - de réduire aussi les tensions inévitables, promouvoir les échanges entre les hommes, si proches et si différents, destinés à vivre plus étroitement ensemble, à mesure du développement de leur territoire. En 1937, alors Gouverneur de la Guadeloupe, il a prononcé une adresse à la jeunesse intitulée « Jouer le jeu » qui a eu un grand retentissement. Il l’invitait à l’effort pour se dépasser, s’enrichir humainement et s’élever socialement, lui enjoignant « à Othon, de préférer Siegfried ….»
Lors de la Conférence de Brazzaville, au début de 1944, il a plaidé pour l’organisation d’une communauté d’Etats libres et indépendants associés à la France, sur le modèle du Commonwealth britannique. De Gaulle n’a pas osé ; il doutait de ses arrières. La France a connu vingt ans de guerre coloniale, et l’Afrique noire est mal partie. En 1944 le Général a proclamé le dogme du « Paris libéré, par son peuple, avec le concours … » Ce mensonge fondateur a eu des effets durables dans l’inconscient collectif, forçant la certitude d’une France bénie des Dieux, assurée de ses droits acquis, à qui revient la victoire sans le combat, le résultat sans l’effort, l’avantage sans le prix, en consécration de sa vocation naturelle.
La paix revenue, dans une France replacée dans le camp des vainqueurs, il a été reproché à Félix Eboué sa démarche « assimilationniste » ; surtout dans la mouvance des milieux anticolonialistes et tiers-mondistes. La critique est impertinente et largement gallo centriste. Césaire comme Senghor n’y ont pas échappé, s’opposant toutefois, l’un sur la fin, l’autre sur les moyens de la démarche d’élévation de l’homme. Césaire a fait de la lutte contre le colonialisme le combat de sa vie, sans nuance.
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| Le colonialisme
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| Dans son discours de la Sorbonne en avril 1948, il prononce un violent réquisitoire contre la politique coloniale de la France. Il s’agissait de rendre hommage à Félix Eboué et à Victor Schoelcher, en préparation de l’admission de leurs cendres au Panthéon, qui fut votée au mois de septembre. Discret sur le premier, il a été lyrique sur le second « …Ils ont voulu marchander les mérites de cette grande ombre qui monte inlassablement la garde aux portes de la conscience universelle… » L’heure était au marxisme et dans l’envolée, Eboué a été occulté pour avoir mis le nègre au service de la colonie.
Il est vrai qu’à l’époque, l’image du Tchad était attachée à une des pages les plus noires de la conquête du continent noir. A la fin du XIXème siècle la France humiliée par la défaite de 1870 est allée se refaire une santé dans la conquête des colonies. L’Etat major humilié plus encore et déchiré par l’affaire Dreyfus devait se reconstruire sur un nouveau champ de gloire.
La crise de Fachoda avait accéléré le partage de l’Afrique sous la pression des anglais. En 1898, une mission « Afrique centrale » a été confiée au tandem Voulet-Chanoine deux jeunes officiers blancs à la tête d’une colonne de l’Armée d’Afrique, pour la conquête des territoires du Tchad par l’Ouest vers le Niger, en compétition avec l’armée britannique venue de l’Est, et qui tentait de prendre la meilleure part du Continent offert. Les deux conquistadors ont pris le territoire Mossi et rasé Ouagadougou. Les atrocités ont été effroyables faisant plusieurs milliers de victimes. Puis ce fut le pays Haoussa où les archers de la Reine Saraounia ont tenté de résister au prix de 10 000 morts.. L’écho de tant d’excès parvient à Paris qui décide d’arrêter les massacres et confie au colonel Klobb commandant de Tombouctou, la mission de ramener la raison.
Voulet proclame « je ne suis plus français. Je suis un chef noir. Avec vous, je vais fonder un empire » Emporté par sa mission, il s’est pris pour un africain en Afrique et engage le combat contre les français près du village de Dankori en juillet 1998. Les officiers français responsables sont tués et, ironie du sort, ce sont les africains des deux bords qui ont rétabli la légalité républicaine. Les lieutenants Meynier et Joalland engagés dans l’un et l’autre camp sont honorés pour avoir donné à la France une vaste colonie. Quarante ans plus tard ce sont ces mêmes tchadiens qui ont eu à décider du sort de la France, à choisir entre de Gaulle et Pétain.
En attendant, pour les clercs au pied de la Montagne Sainte Geneviève, l’image du Tchad est restée signe d’infamie au comble de la violence colonialiste. Le Gouverneur du Tchad qui a placé la France dans le camp de la victoire sur le nazisme n’a pas trouvé grâce à leurs yeux.
Dès 1945, pour répondre aux aspirations du peuple créole, Césaire a bataillé pour l’assimilation des quatre vieilles, colonies d’avant la Révolution. La loi de départementalisation a été votée le 19 mars 1946, mettant fin au statut colonial. Mais son application a été obérée par le poids des réalités locales et la poursuite des guerres coloniales en Afrique et en Asie, tandis que les créoles étalaient leurs contradictions. Plus généralement, la fin de l’ère coloniale a été consacrée à la fin des années 1970, plaçant les peuples concernées dans l’embarras, faute de pouvoir revenir à l’état « d’avant. » Face au désenchantement inévitable, faute d’un recours dialectique, les bons esprits se sont dispersés dans la quête d’une philosophie « post coloniale, » d’inspiration américaine. Elle serait susceptible de valoriser l’Afrique et les autres victimes de l’histoire, par la condamnation de l’Occident.
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| L'humanisme de Césaire.
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| Césaire a pris ses distances, pour proposer un « nouvel humanisme » qui ne rejette pas l’histoire coloniale, mais l’interpelle, la questionne, pour en tirer les leçons propres à féconder l’avenir. « La culture universelle. Tout doit nous intéresser. Le grec, le latin, Shakespeare, les classiques français, etc. C’est à chacun de faire l’effort personnel, de trouver une réponse. Aucun de nous n’est en marge de la civilisation universelle. Elle existe, elle est là, et elle peut nous enrichir, elle peut aussi nous perdre. C’est à chacun de faire le travail. » Le propos résonne en hommage tardif rendu dans la sérénité à Félix Eboué, le nègre paradoxal.
Mais curieusement ni Césaire ni Senghor n’ont fait de place à Gaston Monnerville, le nègre de la Guyane qui sentant venir la guerre et la défaite inévitable a proposé le nom de Félix Eboué pour tenir le Tchad, que l’Etat Major considérait comme la clé de l’Empire, au carrefour de l’espérance. La paix revenue il a été 23 ans Président du Sénat. Par manque de soutien sa candidature « naturelle » à la Présidence de la République a été écartée pour laisser place à celle de Vincent Auriol qui le moment venu, a du ouvrir la porte au retour du Général de Gaulle.
Aujourd’hui, le monde s’occidentalise pour s’unifier. Dans le même temps les responsables français inscrivent dans la Constitution, la résurrection des langues régionales, assignant aux peuples de France de faire revivre des parlers sans locuteurs aux frais du contribuable. Il y en aurait 74. La mesure répond à une illusion phantasmatique tendant à échapper à la banalisation du droit du sol, sur lequel s’est construite notre démocratie en héritage d’une longue gestation. Par delà vingt siècles d’histoire, l’ambition est de faire revivre les tribus gauloises pour l’africanisation de la France en rejet de la Nation, dans une perspective post coloniale. Prenant acte du rétropédalage affiché par la France, en 2008, les autorités de Bruxelles ont supprimé l’obligation de la langue française de la législation des brevets. Dès lors, dans le long affrontement qui a opposé ces deux beaux esprits, le dernier mot est revenu à Léopold Sedar Senghor.
Les deux grands hommes ont quitté la scène pour laisser à d’autres le soin de poursuivre le sillage qu’ils ont laissé derrière eux et qui commande l’avenir de leur peuple. En voulant préserver l’ordre naturel traditionnel des communautés africaines, Senghor s’est montré conservateur dans l’ambition d’arrêter le temps. Aujourd’hui faute de s’être constitué en Nation, le Sénégal souffre de tensions religieuses en plus des autres qui compromettent l’avenir. Paradoxalement, l’exemple semble venir du pays le plus mal placé pour ce faire, l’Afrique du Sud que Nelson Madela a voulu ériger en nation pour la première fois dans le Continent et qui est en train de bouleverser la carte du monde.
Pour Césaire, la sensibilité du poète est venue occulter le jugement du berger. Il a cultivé « l’omni niant crachat » de la blessure au point de solliciter les contradictions inattendues qui l’ont détourné de l’œuvre politique. Il avait dénoncé « tous ces chiens vautrés assoiffés de prébendes et qui aboient… » Les commodités offertes par les institutions dénaturées ont conduit à l’ivresse de la dépense publique dans cette île du soleil, orientées non pas vers la préparation de l’avenir, mais vers la réparation du souvenir d’un passé irénique recomposé. Seul compte le présent, ici et maintenant ! La Martinique a renoncé à la doxa traditionnelle des créoles, toute entière dans l’ambition du dépassement, pour tourner la page, afin que le fils porte l’espérance du père et de ceux qui ont précédé.
Dans 38 ans, l’espace d’une génération, il faudra commémorer le bicentenaire de l’Abolition et le père devra répondre à la question du fils : « Qu’as-tu fait de la liberté ? »
Léon Saint-Prix
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