Dans un texte que je t’ai, me semble-t-il, passé, « Pour un Congrès de la clarté : que le parti ose paraître ce qu’il est ! » j’avais abordé au XIIe Congrès du PPM, en 1990, l’une des questions soulevées par Lagros dans le fameux discours du banquet de Sainte Marie. J’avais posé, en termes stratégiques, la question de la place des békés, plus exactement des blancs, dans un parti nationaliste, en même temps que celle de la transformation de notre parti en un parti réformiste de type social-démocrate. Je m’étais fait allumer par Titis et par le Dr Aliker. Nous tenions à être « le parti des classes laborieuses » et non du peuple martiniquais tout entier. Nous entendions demeurer un parti révolutionnaire, non un parti réformiste. « Parti Progressiste nous sommes parti progressiste noue resterons » avait lancé Titis, appuyé par Césaire lui-même. J’avais été surpris du silence de Camille
Moins de six ans plus tard, en préparant la présentation de son livre sur Lagros, me revenaient à l’esprit les plaisanteries, rarement fines, et les rires imbéciles qu’avaient provoqués les premières initiatives de Camille dans la recherche du contact avec les milieux békés. Je l’avais, très légèrement, égratigné sur le pacte Lagrosillière-Clerc (1919) dont la tradition communiste a fait le point de départ de la scission du Groupe Jean Jaurès, notre premier embryon de parti ouvrier. Il faisait de ce pacte sinon l’une des causes de la rupture entre communistes et socialistes du moins une des mauvaises raisons invoquées par l’historiographie communiste pour légitimer sa naissance .
Pour contrer cette idée effectivement fausse, il présentait l’accord électoral de 1919, comme une sorte de revanche, préméditée, sur le Pacte de 1913 entre les radicaux de Sévère et l’Usine. En somme, Lagros aurait simplement rendu aux radicaux la monnaie de leur pièce. Ce qui était en partie vrai. Mais l’accord de 1919 me semblait avoir une portée stratégique (Lagros disait tactique) beaucoup plus profonde. Elle répondait non au Pacte de 1913, mais à celui des bissettistes, 70 ans plus tôt, avec la pire réaction des années d’après l’abolition. J’y reviendrai.
Je m’en tiens pour l’instant à ce pacte de 1919, ce fameux banquet républicain de 1919 à Sainte Marie. En réalité, autant Camille apportait une contribution décisive pour l’histoire de notre mouvement ouvrier, sur les circonstances de la création de ce Groupe Jean Jaurès, en décembre 1918, un an par conséquent avant le pacte Clerc-Lagros, autant il ménageait le principal auteur de la scission, Jules Monnerot. Celui-ci qui avait assisté au Banquet et applaudi Lagros, avait cassé le groupe, quelques jours plus tard, en invoquant l’accord Lagrosillière-Clerc. L’historiographie communiste en a fait le point de départ d’une rupture radicale entre partisans d’une lutte de classes intransigeante et partisans d’une collaboration de classes, entre partisans de la fidélité à la ligne révolutionnaire bolchévique (léniniste) du Congrès de Tours et la ligne révisionniste blumiste, (menchévik ?) de la social-démocratie.
J’ai largement développé ce point de vue, quelque temps plus tard, dans un texte daté de décembre 1997, Les petits de Staline ou les orphelins de Vichynsky ? J’ai eu tort de ne pas rendre public ce texte qu’il me semble t’avoir communiqué dans le temps. J’ai été vraiment trop gentil avec tes copains. Je n’avais pas définitivement arrêté le titre pour désigner le trio de staliniens surgelés, Ménil, Marcel Manville, Belrose, qui sévissaient dans Justice .
Ils m’avaient durement attaqué parce que j’avais suggéré que, en cette année du 80e anniversaire de la révolution bolchévique, mais du sixième anniversaire de l’cffondrement des rêves d’Octobre 17, dans la boue, dans la honte et dans les nuages de Tchernobyl, le PCF aille présenter des excuses au PS, pour les âneries de Cachin au Congrès de Tours. Camille m’avait adressé à ce sujet un très vieux texte d’une revue historique des années 30, qui démontait les mécanismes de la propagande bolchévik. Il me remerciait d’avoir signalé sa contribution à l’histoire de la naissance du Groupe Jean Jaurés, mais estimait que j’avais tort de perdre mon temps dans ce genre de polémique
Pour la présentation du premier tome de son Lagros, (il y a déjà plus de dix ans), j’avais esquissé une comparaison entre le banquet républicain de Sainte Marie (décembre 1919) où Lagros avait fait applaudir les noms de Bougenot, de Clerc et de quelques autres békés schoelchéristes et le premier banquet de Sainte-Marie (novembre 1849) où son premier Juge, Pierre Dessalles, avait fait applaudir Bissette par ses anciens bourreaux. La préparation et le succès de ce banquet, selon Dessales, n’avaient pas seulement surpris et irrité les nègres récemment affranchis. Elle avait « enragé les Schoelcheristes ». Ce banquet avait été organisé pour accueillir en héros chez son ancien juge, Pierre Dessalles, celui qu’il avait condamné 25 ans plus tôt comme un criminel. Je disais à Camille que ce premier banquet de Sainte Marie n’avait rien à voir avec le second, qu’il n’y avait rien de commun entre ce banquet bissettiste inspiré par le seule haine de Schoelcher et le banquet républicain de 1919 organisé par les schoelchéristes parmi lesquels les représentants de Bougenot. et de Fernand Clerc. Le pacte de 1913 à côté, c’était du pipi de chat.
Au fait, as-tu entendu les néo bissettistes invoquer une seule fois ce premier banquet de Sainte Marie ? Je n’en ai rencontré aucun jusqu’à maintenant qui ait accepté le débat sur cette question, ni qui ait fait ne serait-ce qu’une allusion à ce banquet, pourtant si décisif pour comprendre le parcours politique de Bissette. Pas même chez madame Stella Pâme, l’une des inspiratrices de la renaissance bissettiste, qui avoue, très humblement d’ailleurs, que sa principale source pour l’étude de la période qui nous intéresse, est l’ouvrage de Souquet Basiège, l’auteur du Préjugé de race et de couleur aux Antilles françaises, ce bréviaire du parfait colonialiste de la fin de notre XIXe siècle.
Mais je ne suis pas sûr que les néos bissetistes les plus représentatifs connaissent leur véritables ancêtres idéologiques, en tout cas leurs précurseurs dans la haine de Victor Schoelcher. Il est vrai que s’ils parlent beaucoup, ils écrivent peu En dehors de Cabort Masson, je n’en connais guère qu’un seul Jean-Claude William, l’un des intellectuels les plus décevants de notre université. Il a autrefois harcelé Alfred Almont, le maire de Schoelcher, pour donner le nom de Bissete à une place ou à une rue de sa ville, Il lui a envoyé à ce sujet, une note de trois à quatre pages sur Cyrille Bissette, sorte de compendium de l’ignorance, de la bêtise, de la mauvaise foi, et de l’incroyable prétention bissettistes.
J’ai dit à Almont, qui semblait d’accord avec moi , ce que je pensais de cette invraisemblable proposition. Elle ne pouvait être que l’œuvre d’un provocateur, d’un fou ou d’un ignorant. Je crois lui avoir envoyé un extrait d’une déclaration de Bissette, tiré non d’un discours de Schoelcher, de Porry Papy, de Monnerot ou de Césaire, mais du nouvel Évangile des néos bissettistes, Charles Bissette, le martyr de la liberté, de Madame Stella Pame
« Dans un comité électoral, des mulâtres reprochent à un candidat blanc d'avoir écrit et parlé contre les scènes déplorables du vingt-deux mai 1848… M. Bissette se lève et déclare que personne ne condamne plus sévèrement que lui ces cruels évènements, qu'il considère comme une souillure pour la cause de la liberté !...Il termine enfin en disant : je n'accepterai d'être votre représentant qu'autant que vous me donnerez pour collègue un créole blanc, un grand propriétaire. C’est par là que vous prouverez aux blancs la sincérité des vos sentiments ». (Pécoul, cité par Pame, Cyrille Bissette, un martyr de la liberté, Désormeaux, 1999, p 211)
Voilà qui devrait porter à plus de prudence, les néos-bissettistes qui sont aussi parmi les vingtdeuxméistes les plus intransigeants et les plus enragés.
Je pourrais multiplier les citations du même genre ou reprendre les arguments longuement développés par Souquet Basiège, dans le panégyrique d’une trentaine de pages consacrées à Bissette dans Le préjugé de couleur . J’avais promis un jour à Cabort Masson, il y a très longtemps, (vers 1973-1974, en tout cas avant Chalvet), de faire de Bissette le beau-père du national populisme à la Martinique. Je ne regrette pas de ne l’avoir pas fait. Les populistes s’en sont chargés eux-mêmes.
Je ne pensais pas alors que Jean-Claude William, un copain avec lequel j’ai tout de même quelques souvenirs communs plus exaltants, se poserait en exécuteur testamentaire de l’idéologie de Pécoul et de Souquet Basiège. Ils s’étonnaient l’un et l’autre qu’aucun nègre n’eût pensé à rapatrier aux Antilles le cercueil de leur idole et s’indignaient que le martyr malgré lui, n’eût pas une place ni une pierre au sol « pour rappeler ses services et son héroisme ». Je cite Souquet Basiège de mémoire mais je prendrai le temps de vérifier).
Si tu en as le temps un de ces jours, jette un coup d’œil au quatrième volume du journal de Pierre Dessalles (B1-5) . J’ai dû mettre un pense-bête à la savoureuse description du banquet de Sainte-Marie où le vin coule à flots (80 bouteilles de toutes sortes de vins,) où « l’on sort de table à 10 heures de soir », où Monsieur le curé et monsieur Bissette se sont disputés l’honneur de boire à ma santé et m’ont adressé les choses les plus flatteuses ». Tandis que monsieur Bissette, dans ce langage châtié qui fait bander les néos-bissettistes anti-assimilationnistes, s’adresse aux « nègres affamés qui se sont jetés sur les viandes et les pains qu’on leur distribuait, »
« Que faites-vous mes amis ? Vous agissez comme des cannibales, comme des sauvages ! Plus je cherche à vous élever, plus vous vous abaissez. Ne suis-je pas nègre comme vous. Faites comme moi, imitez les blancs ; seuls ils vous civiliseront. N’imitez pas les mulâtres. Que signifie ce tambour ? Voyez-vous les blancs s’en servir pour leurs danses ? Comme eux prenez le violon et alors mes filles et moi nous nous mêlerons à vos danses. » Dessalles IV, p 151
Voilà qui vaut bien les trois misérables lignes choisies par William, pour montrer que Schoelcher qui avait traité, paraît-il, toutes les mulâtresses de manawa, était un sacré raciste. Mais laissons les néos-bissettistes à leur assimilationnisme camouflé sous la robe noire de l’anti-schoelchérisme.
Pourvu qu’ils l’aillent pas honorer leur héros avec un concert de tambou-dé-bondas sur une Place Bissette en pleine ville de Schoelcher !
Juste une dernière remarque : as-tu noté le silence éloquent des néo-bissettistes sur quelques unes des premières recommandations de leur héros ? Dans le vieil Évangile de l’antischoelchérisme, Réponse au factum de M. Schoelcher (ce factum c’est le livre du grand abolitionniste, La Vérité aux ouvriers et cultivateurs de la Martinique) qu’il traite de séparatiste et de partisan de la substitution, c’est-à-dire de l’élimination de la race blanche au profit des mulâtres, Bissette rappelle à ses compatriotes :
« c’est pourquoi mes premiers mots, en débarquant parmi vous, sur le sol natal, après vingt cinq années d’exil, furent CONCILIATION ET OUBLI » (souligné par Bissstte lui-même).
Je suppose que ce n’est pas ce premier commandement du crédo bissettiste qui justifie le
zèle mémoriel des nouveaux bissettistes.
Edouard de Lépine
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