Du "mardi noir haïtien" au "tsunami" de l'état créole
Les dimensions apocalyptiques de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le ‘’Mardi Noir Haïtien’’ sont sans équivoque. Tel un colosse, une conscience planétaire, émue puis aiguisée par une couverture médiatique inouïe, s’est mobilisée, d’une manière instantanée, pour aider Haïti à faire face à l’urgence de l’immédiat. Face à l’apocalypticité de cette terrifiante tragédie, la planète entière s’est mise débout, toute haïtienne et cimentée par une solidarité exemplaire. Entre la spontanéité de la communauté internationale et l’organisation des secours d’urgence, s’est interférée le tsunami anarchique et chaotique de l’État créole Haïtien.
Un État agonisant et comatique, coiffé par un leadership inhibiteur et, de surcroît, marginalisé par les ONGs transnationales. À l’euphorie et la générosité de l’immédiat, doit se substituer la lucidité froide du diagnostic non biaisé illuminant le choix des finalités et des axes stratégiques. Dans cette optique, il est donc préconisé ici d’euthanasier l’État Créole Haïtien et de mettre en chantier une double reconstruction en Haïti. Celle d’un véritable État nation d’abord et, ensuite, celle du pays. Aboutira mécaniquement à la réédition des erreurs du passé, tout plan de reconstruction d’Haïti qui écarterait une telle hypothèse et la séquence qu’elle suggère. L’économie politique de cette dernière précaution découle de la nature même et de la dynamique de l’État Créole Haïtien. Qu’entendons-nous par là?
Pour une meilleure appréciation de ce qui précède et s’ensuit, rappelons brièvement que l’acte civil de l’État créole remonte au lendemain de la déclaration de l’indépendance d’Haïti en 1804. Ce type d’État est en quelque sorte l’arme de destruction massive pour les sociétés qui en ont fait l’expérience. Antithèse de l’État Nation, l’État créole n’est pas exclusif à Haïti. Par contre, l’État haïtien en est l’un des prototypes les plus morbides, en raison de sa résilience bicentenaire, de sa brutalité et de son instrumentalisation par les ‘’Néo-Afrikaners’’ que constitue sa minorité créole. L’État Créole Haïtien est dans une certaine mesure et à un moindre degré, l’équivalent de l’État ségrégationniste sud-africain de Pieter Willem Botha du fait de sa complicité dans la reproduction du statut quo néo-colonial haïtien.
D’ailleurs, la situation de la majorité bossale en Haïti n’est guère mieux que celle de la majorité noire sud-africaine sous le régime d’apartheid ou de la majorité francophone du Québec avant la révolution tranquille (toutes proportions gardées). Le créole n’a jamais adhéré au principe une voix, un vote, sans lequel la démocratie n’est qu’un leurre institutionnel. Le Bossale, de son coté, ignore le principe juridique et démocratique suivant lequel sa voix et son vote égalent ceux du Créole. Du coté du Créole, une absence et de bonne foi, de civisme et de civilité, épinglée d’un mépris invétéré pour les deux principaux marqueurs de la culture bossale que sont la langue créole et le vaudou haïtien. Du coté du Bossale, l’ignorance de ses droits, la misère, le dénuement et l’illettrisme. Entre le Créole avarice et le Bossale inculte, l’État créole haïtien, phagocyté par une élite prédatrice, myope, apatride, tout aussi obsédée par la chaise présidentielle qu’incompétente et mégalomane. Une telle élite, notamment, la composante politique de celle-ci, souffre d’une paranoïa extrême qui fait de ses membres les Caligula de l’Île. Telles furent les forces en présence au lendemain de l’indépendance d’Haïti en 1804. Telles sont les forces en présence sur Île en 2010. L’État créole et la minorité créole se sont historiquement et jusqu’en 2010 assimilés à l’État nation, y excluant la majorité bossale.
Dès lors, l’avortement de l’État nation haïtien fut et demeure programmé dans cette projection paranoïaque et concertée des Créoles et de l’État Créole haïtien. Un triple principe d’exclusion est à l’œuvre ici: D’abord et au premier chef, la pigmentation épidermique; ensuite, le savoir et, enfin, l’avoir. Au lendemain de l’indépendance, le créole s’arrogeait aussi bien de l’avantage épidermique que du savoir, attesté par le fait que le Bossale Dessalines, père de l’indépendance haïtienne, était un illettré. Les règles du jeu étant ainsi, dès le départ, définies par le Créole, selon les critères du Créole et à l’avantage du Créole, celui-ci était bien parti pour s’accaparer par la suite de la richesse (avoir) de ce que fut jadis la perle des Antilles.
C’est ce qui arriva effectivement en Haïti et c’est ce qui y est encore et y demeure la norme en 2010. L’État Créole Haïtien est à la fois le gardien et le garant d’un tel ordre ségrégationniste, tout aussi inégalitaire qu’inégalitariste. L’on a qu’à comparer la situation des Martiniquais, Guadeloupéens, Dominicains et Réunionnais avec celle des Braseros haïtiens (Coupeurs de Canne) en République dominicaine pour se donner une idée assez juste de ce que l’État Créole a accompli pour la majorité bossale du pays depuis deux siècles. Combien de Créoles retrouve-t-on dans les camps néo-esclavagistes dominicains? Aucun. Combien d’entre eux disposent d’une deuxième résidence de luxe en République Dominicaine? Nombreux, en effet, sont ceux qui se paient cette petite gâterie.
Par ailleurs, ce qui frappe l’imagination de l’observateur en visite en Haïti, c’est la créolisation consciente ou inconsciente mais accélérée du jet-set bureaucratique de l’ONU et des ONGs affecté en Haïti. La complexité de l’État créole haïtien semble échapper à l’intelligence de la communauté internationale. L’échec répété des diverses initiatives parrainées et financées par cette dernière en Haïti résulte, à notre avis, d’une telle mésintelligence. Autrement, la communauté internationale aurait cessé de coopérer avec un tel État, sinon, l’aurait dénoncé et ce, au même titre qu’elle le fit jadis pour le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud.
Ce que la plupart des intellectuels haïtiens feignent d’ignorer et osent très rarement, sinon jamais, dénoncer, est qu’Haïti demeure foncièrement une société d’apartheid et d’ostracisme tout aussi épidermique et économique que social et culturel. Ce que la communauté internationale feint d’ignorer, sinon, ignore, c’est qu’Haïti est une société néocoloniale. Et ceci, aussi bien dans ses structures que dans son fonctionnement. D’un coté, la minorité créole (10% de la population), formée d’une bourgeoisie nomade faisant affaires sur le littoral et résidant sur les hauteurs, barricadée.
De l’autre coté, l’on retrouve la majorité Bossale dont les membres, éternels candidats à l’exode interne et externe, sont ostracisés et conteneurisés dans des ghettos. Les Bossales sont de véritables Homini Saci, olympiens de la famine, de la mort et de la fatalité, en tout cas, survivants de toutes sortes de calamités. La fracture entre le Créole et le Bossale est aussi violente que celle qui a provoqué le ‘’Mardi Noir Haïtien’’, à la différence près qu’une telle fracture est devenue la norme fondatrice du non vivre ensemble qu’est Haïti. Elle est l’obstacle fondamental à l’émergence d’un véritable État nation en Haïti et, à contrario, la sève vitale de l’État créole haïtien; Un État prédateur, parasité par une élite composée aussi bien des créoles que des transfuges de la majorité Bossale. La mission assumée par l’État créole haïtien est celle de pérenniser le statut quo infernal. C’est en ce sens que l’État créole est décrit ici comme l’antithèse de l’État Nation et de la Nation État. La seule et unique tentative opérée depuis les deux derniers siècles d’histoire d’Haïti pour briser l’État créole haïtien fut sous l’occupation américaine et ce, par delà la violence relative de celle-ci; laquelle violence fut de loin inférieure au statut quo ante. Elle a eu pour effet de masquer la bienveillance de l’occupation américaine, du moins, pour la majorité bossale. Les Marines des lois de Jim Crow furent scandalisés par la violence structurelle et raciste de l’État créole en Haïti. À coté du ‘’Mardi Noir Haïtien’’, il y a le tsunami bicentenaire de l’État créole haïtien, garant du régime d’apartheid inavoué et toléré en Haïti. Tout projet de reconstruction d’Haïti qui ne repose d’abord sur celui d’un véritable État nation haïtien ne sera qu’une autre entreprise condamnée à l’insuccès. Le danger est là. Si ce dernier scénario s’avère, Haïti sera une fois de plus prête pour accueillir un autre régime démagogique et autoritaire.
Wilson Saintelmy
EXPERT EN GOUVERNANCE
Doctorant en Droit International Économique
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